Violences sexistes et sexuelles : « La prise de conscience de l’État dans ces affaires ne peut pas se faire sans les réseaux sociaux »

Nouvelle initiative féministe pour pallier les défaillances de la justice dans les affaires de violences sexistes et sexuelles, le mouvement #DoublePeine pose la question des relations entre les victimes, ceux qu’elles accusent et la justice alors qu’un nouveau rapport sur l’accueil de ces victimes en région parisienne dresse un constat alarmant.

Encore rare il y a quelques années, on ne saurait compter aujourd’hui le nombre de comptes Instagram chargés de relayer la parole de victimes de violences sexistes et sexuelles. BalanceTonBar, BalanceDesPorcs, BalanceTonAgency, BalanceTonTatoueur… Du travail au loisir, des lieux publics à la sphère privée, ces comptes contribuent à briser l’omerta et à révéler l’ampleur des violences sexistes et sexuelles.

Témoignages, photographies à l’appui, fuite de l’identité et de la description physique des agresseurs, ces comptes fournissent un véritable travail d’enquête, qui se déroule en dehors de tout cadre juridique. Alternatives à une justice considérée comme « trop lente » ou « insuffisante » pour les victimes, ces comptes soulignent une profonde volonté d’« agir de manière plus concrète » et plus directe « en particulier à échelle locale », explique Emma* une des modératrices du compte BalanceDesPorcs crée en 2019, depuis supprimé, qui agissait dans les environs d’Amiens.

Une arme pour dénoncer les défaillances de la justice

L’engouement autour de ces initiatives est le fruit d’une frustration quant à la prise en charge des victimes par les institutions. Elise*, qui a accusé son ex-compagnon d’agressions sexuelles sur les réseaux sociaux, l’a fait aussi pour pallier l’incapacité de la justice à protéger les femmes : « Quand j’ai appris qu’il cherchait une colocation dans la ville où je suis partie m’installer, j’ai eu peur pour moi mais surtout pour les filles qu’il croiserait sur son chemin ». C’est grâce au compte Twitter anonyme d’une amie qu’elle a fait passer le message en prenant soin d’indiquer le profil de celui qui avait abusé d’elle quelques mois auparavant.

Malgré l’absence d’encadrement juridique autour de ces initiatives dont les méthodes sont parfois contraires au droit à la présomption d’innocence, plusieurs publications ont permis d’ouvrir des enquêtes. L’été dernier, il y a eu un relai massif d’un thread twitter – un fil de publications qui se succèdent – dans lequel témoigne une influenceuse, victime de harcèlement sexiste et moral, preuves à l’appui. Ce thread a permis d’engager une procédure contre l’individu mis en cause, Florian Telle, finalement condamné à de la prison ferme.

Les réseaux ne se contentent pas de relayer la parole des victimes, mais produisent aussi du contenu militant. L’activiste Anne Toumazoff et la journaliste Constance Villanova ont créé le collectif #DoublePeine en octobre 2021. Les fondatrices du mouvement ont souhaité mettre en place un espace de parole ouvert permettant à toutes les victimes mal prises en charge lors de leur dépôt plainte pour violences sexistes ou sexuelles de pouvoir s’exprimer librement. Soutenu par la conseillère de Paris écologiste Raphaëlle Rémy-Leleu et l’avocate Karen Noblinski, le collectif s’est doté d’un site et du hashtag #doublepeine pour recenser les témoignages.

En quelques semaines, plus de quatre cents témoignages se sont accumulés, venant de toute la France. Le relai massif de ces faits a finalement poussé le gouvernement à prendre des dispositions en amorçant, entre autres, l’ouverture d’une enquête au sein d’un commissariat de Montpellier. L’établissement avait été mis en cause avec le lancement de #DoublePeine par l’activiste Anne Tourmazoff qui avait dénoncé sur Twitter un accueil inadmissible des victimes, dans ce commissariat ; « on demande aux victimes si elles ont joui ». Trois mois après le lancement du mouvement, le dernier rapport publié le 19 janvier dernier par le Ministère de l’Intérieur a confirmé ces défaillances. « Les associations et collectifs féministes le répètent depuis des années [qu’il faut des moyens financiers]. Quand le prendrez-vous en compte ? @EmmanuelMacron, @GDarmanin, @MarleneSchiappa ? ». Sur le même réseau social, la militante du collectif féministe NousToutes Marylie Breuil interpelle une fois de plus les dirigeants quant à leur responsabilité.

Quel avenir pour les relations entre les victimes et la justice ?

#DoublePeine a déjà pris une ampleur impossible à ignorer. Après la publication du site et de ces centaines de témoignages, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin avait envoyé dans la plupart des commissariats un rappel de la loi sur les obligations des policiers dans le cadre des dépôts de plainte. Marlène Schiappa s’était aussi félicitée en novembre, dans les pages de Ouest-France, d’avoir lancé une « expérimentation de dépôt de plainte hors des murs dans plusieurs départements ». Cette initiative qui permet de déposer plainte dans une mairie, une association ou chez un avocat, s’inscrivait déjà en complément de la plateforme gouvernementale arretonslesviolences.gouv.fr, créée après la publication de l’enquête #PrendMaPlainte mené par NousToutes, qui révélait déjà que 66% des victimes considéraient avoir été mal prises en charge au commissariat.

L’initiative #DoublePeine est un exemple d’organisation de la société civile pour pallier les faiblesses des institutions, par la création d’un espace de sororité virtuelle. Des interrogations subsistent sur l’évolution des relations entre la justice et les victimes ou encore sur l’impact des réseaux sociaux dans les enquêtes pour violences sexistes et sexuelles. Les militantes constatent néanmoins que « la prise de conscience de l’État dans ces affaires ne peut se faire sans les réseaux sociaux », selon l’avocate Karen Noblinski. Celle dont la tribune en faveur d’un meilleur accompagnement des victimes lors d’un dépôt de plainte a connu un écho important grâce aux réseaux sociaux, reste optimiste. Selon elle, « le fait qu’une enquête a été diligentée au commissariat de Montpellier, par exemple, a pu rassurer les victimes car cela a montré que leur voix avait été entendue », grâce aux actions sur les réseaux sociaux.

Artoise

Un commentaire sur “Violences sexistes et sexuelles : « La prise de conscience de l’État dans ces affaires ne peut pas se faire sans les réseaux sociaux »

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  1. Un excellent article de Artoise Bastelica qui éclaire sur les défaillances d’un système à bout de souffle. Il est intéressant d’apprendre que des initiatives citoyennes montrent le chemin d’une justice reprise en mains par un peuple responsable et conscient des réalités. Celles-ci aboutissent plus vite et avec plus de justesse ! Sommes-nous vraiment étonnés de ce constat ? Le peuple est capable de prendre le contrôle de la société dans laquelle il veut s’épanouir ! Multiplions ces initiatives dans tous les domaines où les droits et l’intégrité son bafoués !
    Encore bravo !

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