Sexisme au travail : Une ex-employée témoigne sur le CROUS Bretagne

Note d’information : Cet article rend compte d’un entretien que nous avons eu avec Emilia, qui a souhaité témoigner sur ses conditions de travail au CROUS. Il est important de noter que les faits de harcèlement moral et de propos sexistes qui sont présentés dans l’article n’ont pas encore été reconnus comme tels, étant donné que le dossier d’enquête interne est toujours en cours au CROUS Bretagne. 

En décembre dernier, la FSE (Fédération Syndicale Étudiante) publie une vidéo du témoignage d’une salariée du CROUS Bretagne, Emilia, qui rapporte des faits de harcèlement moral et de propos sexistes sur son lieu de travail. Nous l’avons à notre tour rencontrée afin de restituer son témoignage et rendre compte des réactions de son employeur suite à divers entretiens. 

Chaque midi, au Métronome du campus Villejean à Rennes, enseignant.e.s mais surtout étudiant.e.s viennent se restaurer en masse et profiter de leur pause méridienne. Plusieurs dizaines d’employé.e.s assurent chaque service dans ce restaurant universitaire qui sert entre 1700 et 3000 repas par jour. Malgré la bonne humeur ambiante lors du service, la réalité derrière les fournaux est toute autre, notamment lorsque l’on est une femme. Emilia,  24 ans, y a travaillé en CDD dans le secteur de la plonge de septembre à décembre 2021. Cette jeune femme nous raconte son expérience. 

Ayant besoin de se nourrir, de payer les factures, elle trouve cet emploi via Pôle Emploi, mais géré par le CROUS Bretagne. Dès la première semaine, les remarques désobligeantes sur la qualité de son travail et les propos sexistes s’enchaînent. « Les femmes au ménage et les hommes à la machine », le ton est donné, et pour Emilia qui souhaite apprendre à utiliser les différentes machines de la cuisine, par curiosité et par volonté de se former, son identité de femme lui est renvoyée comme un gage de faiblesse et d’incapacité technique. Ainsi, elle peut entendre de la part d’un de ses supérieurs hiérarchiques : « la femme, elle est faible, c’est les hommes qui sont forts […] c’est à nous de porter les choses lourdes » ou encore « tiens prends un balais, t’es plus qualifiée pour le passer ». Cette perpétuation de la division sexuelle du travail amène une hiérarchisation de l’importance attribuée au travail des hommes, au détriment de celui des femmes. Si les hommes sont guidés vers les activités productives (activités professionnelles, production de services ou de biens de consommation), les femmes ont longtemps été assignées aux activités reproductives (tâches domestiques, éducation, santé) souvent regroupées sous le terme du care. Ces activités reproductives sont socialement dévalorisées et cela entraîne un manque de reconnaissance accordé au travail des femmes. 

Propos sexistes et sexuels à l’égard des salariées et des étudiantes 

A cette assignation genrée des missions de travail, s’ajoute une séparation volontaire et entretenue entre les personnels titulaires d’un côté, et les personnels contractuels, comme Emilia, d’un autre. Cette séparation qui engendre des rapports de pouvoir au profit des titulaires se matérialise par le langage : « ils apprenaient même pas nos prénoms, on nous appelait ‘les CDD’ ou ‘ma p’tite’ tout le temps » ; « Il avait besoin que je lui réponde ‘oui chef’ dès qu’il me donnait des ordres ». Emilia nous rapporte également que même les moments collectifs de pause déjeuner étaient marqués par cette hiérarchisation des uns et des autres : «  Au Métronome, on nous l’a bien fait sentir, on nous a parlé de rang social, comme quoi y’avait une hiérarchie, fallait la respecter et que si on mangeait pas avec les chefs, c’était pas pour rien parce que nous on est des CDD quoi. ». Elle nous précise que l’expression « système de rang social » a été utilisé par sa direction pour justifier les propos ou les situations de séparation des employé.e.s en fonction de leur statut au sein du restaurant. 

Division sexuelle du travail, système de rang social, mais aussi, propos sexistes, dégradants et surtout répréhensibles, voilà comment Emilia décrit son environnement de travail. Régulièrement, elle entend les propos tenus par ses collègues, à l’encontre des étudiantes qui viennent se restaurer : « elle a du matos » ; « elle est chaude » ; « ma nièce a pas intérêt de s’habiller comme elle » ; « t’as vu ses tétons qui pointent » ; « Oh petit dos nu ! Matte moi ça ». Elle mentionne également l’attitude d’un de ses collègues, envers les étudiantes et elle-même : « Il faisait semblant de mal entendre les étudiantes, exprès pour qu’elles se baissent et  qu’il mate inlassablement leurs décolletés. Il le fait très souvent. C’est quelqu’un aussi qui bave sur les employées, c’est à cause de lui que j’ai du mettre un pull sous ma blouse parce qu’il matait mes seins ».

Face à cette situation, Emilia décide de contacter sa responsable et de lui faire part des propos sexistes et du harcèlement qu’elle ressent au quotidien dans son environnement de travail. La jeune femme nous décrit alors des rencontres toujours ponctuées par la remise en question de la véracité de ses propos et un discours culpabilisateur. La responsable de son restaurant aurait déclaré : « mais vous êtes la première à m’en parler et donc pour moi, j’ai confiance en mes collègues mais vous est-ce que vous avez confiance en eux ? ». 

« Ils l’ont peut-être dit d’une manière sympathique ? » : la réaction du CROUS au témoignage d’Emilia 

Courant novembre, ne sachant que faire, et face à une nouvelle situation conflictuelle avec ses supérieur.e.s, cette salariée du CROUS décide, avec une autre de ses collègues, de faire une action pacifique de protestation pour contester le traitement qu’il est leur est réservé : « Le lendemain, on s’est ramené avec des masques avec une croix et j’ai fait une affiche ‘Métronome de la honte’ sur mon casier. On a fait 2h de travail, au bout des 2h, on était convoquées à la direction, puis convoquées au CROUS de Bretagne pour notre action. Nous voulions  nous faire entendre et finalement, ça a été le même discours qu’avec la direction du Métronome. La direction du CROUS Bretagne, nous écoutait mais ils excusaient les propos des messieurs. ». 

Suite à cela, Emilia rencontre la direction des ressources humaines du CROUS Bretagne qui a pour mission la gestion des plaintes de leurs salarié.e.s sur leur lieu de travail. Elle doit également informer ces dernier.ère.s dans les procédures mises en place pour les accompagner. Malheureusement, Emilia n’a pas reçu une écoute bienveillante et se trouve en difficulté face à ses supérieur.e.s. Le témoignage d’Emilia relate une posture de méfiance vis-à-vis des propos qu’elle tient ainsi qu’une certaine confiance envers les employé.e.s en poste depuis longtemps. Elle se souvient de certains propos tenus par ses interlocuteur.trice.s tels que : « oh c’est de l’humour, il faut savoir rire » ; « oui mais ils l’ont peut-être dit d’une manière sympathique ? » ; « mais c.’est peut-être toi qui a mal compris en fait ». 

Emilia nous précise par la suite : « Elles ont mal compris mon discours puisque pendant 1h30, on parlait pas de la même chose. Elles comprenaient pas que je parlais de harcèlement moral et sexuel, d’agressions envers des étudiantes, d’une insécurité au travail. Elles pensaient que je détestais les hommes et qu’il fallait les éradiquer du Métronome, pas du tout le même discours ». Elle nous a précisé qu’une représentante du CROUS lui a directement demandé « Vous voulez qu’on licencie tous les hommes du Métronome et qu’on mette des femmes qui ont pas d’expérience auxquelles on ne sait pas si on peut leur faire confiance ? ».

«  Quand j’ai arrêté de travailler, rien n’avait changé » : le long chemin vers la fin des discriminations

Suite à son rendez-vous avec les ressources humaines, la direction lui a notifié par recommandé qu’une enquête administrative allait être ouverte pour les propos sexistes et qu’une conseillère en prévention du CROUS allait être dépêchée sur le lieu de travail pour constater les conditions de travail. Un courrier qui n’a pas rassurée la salariée : 

« J’ai l’impression qu’ils se sont dit qu’à partir du moment où j’ai reçu le recommandé je dois fermer ma gueule. En mode “on t’as donné un papier donc c’est bon, tu arrêtes de te plaindre et tu continues à taffer” Mais non ! Quand j’ai arrêté de travailler, rien n’avait changé, il y avait juste un nouveau chef mais les autres se comportaient toujours aussi mal avec moi. Ils ont dû avoir une réunion entre collègues pendant qu’on était au CROUS Bretagne puisque aucun des employés ne me parlait, ne me disait bonjour. On me regardait mal pendant toute la semaine. En plus de cela, les chefs continuaient le harcèlement. »

Cette déception quant à la réaction de son employeur et l’ambiance quotidienne au travail qui ne s’est pas améliorée après ses rendez-vous ont poussé Emilia à quitter son emploi début décembre. Aujourd’hui Emilia se porte bien mais garde un souvenir amer de cette expérience. Elle souhaite néanmoins que le climat s’apaise pour les jeunes employées. Autrement dit, que leur genre et la nature de leur contrat n’ait pas un impact sur leurs relations avec leurs collègues. 

Nous avons contacté le CROUS Bretagne, qui n’a pas donné suite à une demande de rendez-vous, mais nous a envoyé le communiqué de presse rédigé suite à la sortie de la vidéo du témoignage d’Emilia par la FSE. En voici le contenu : 

« Une vidéo publiée le 7 décembre met en cause le Crous de Rennes-Bretagne en dénonçant des propos sexistes qui auraient été tenus au sein d’un restaurant universitaire à l’endroit d’agents recrutés en CDD. Cette accusation, formulée fin octobre dernier, est prise très au sérieux par la Direction du Crous qui depuis a diligenté une enquête administrative, toujours en cours. Cette enquête témoigne de la détermination de l’établissement à lutter contre les violences sexuelles et sexistes dans ses structures. »

Le témoignage d’Emilia rend compte de situations de travail où les rapports de pouvoir, de genre ou de statut sont à l’œuvre dans les relations professionnelles. La division sexuelle du travail en cuisine qui s’appuie sur des critères sexistes et la séparation entre les titulaires et les CDD recrée l’image d’une société traversée par des rapports sociaux favorisant les hommes. Son expérience permet de mieux comprendre les problématiques auxquelles peuvent se heurter les institutions, ici le CROUS, qui n’a pas su apporter à Emilia la considération et l’accompagnement nécessaire, à la suite de ses plaintes. Comme le montre le communiqué de presse cité précédemment, le CROUS a décidé, après avoir entendu le témoignage d’Emilia, d’ouvrir une enquête administrative pour les faits de propos sexistes. S’il semble y avoir des discordances sur la gestion de ces plaintes et les mesures à y apporter, le CROUS précise que la lutte contre les violences sexistes et sexuelles est prise au sérieux par celui-ci. Afin de lutter contre ces rapports de pouvoir, les employeur.euse.s peuvent se servir d’outils de prévention et de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles, notamment via des formations professionnelles. Il s’agit d’un long travail collectif mais aussi individuel de déconstruction des rapports sociaux institués qui passe par une remise en question de nos habitudes et comportements sociaux. 

Par Cécile et Sabrina.

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