Les INCELS, de l’anti-féminisme aux féminicides de masse

Lorsqu’en 2017 la police de Plymouth qualifie le crime d’un incel comme un « incident domestique qui s’est répandu dans les rues », elle refuse formellement de parler de féminicide ou d’acte terroriste. La communauté incel (in-cel pour INvolontary CELibate) apparue à la fin des années 1990, regroupe à l’origine toutes sortes de personnes qui ont en commun le sentiment de subir un célibat involontaire, qui n’arrivent donc pas à trouver de partenaire sexuel·le consentant·e. Le mouvement ne tarde pas à se développer en ligne sur des espaces de forum comme Reddit ou 4ban et est désormais quasi-uniquement composé d’hommes cis blancs hétéro* suprémacistes**, qui prônent la violence envers les femmes, une idéologie particulièrement misogyne, et qui souhaitent rétablir l’ordre patriarcal, en passant, s’il le faut, par la violence.

Les rapports hommes-femmes selon les Incels

Les incels ont de nombreuses théories qui constituent un discours de base auquel la plupart des hommes présents sur ces réseaux finissent par adhérer. On parle ici de radicalisation. Ces hommes se réunissent en communauté à l’origine car ils souffrent d’un problème commun : un célibat qui leur pèse, qu’ils n’ont pas voulu et dont ils n’arrivent pas à se sortir. Ce qui aurait pu être un forum de discussion et de soutien pour ces hommes, devient plutôt un déversoir de haine où toutes sortes de théories complotistes voient le jour. Ils se perçoivent comme des victimes. Les femmes qui s’empouvoirent dans la société et qui ne veulent pas d’eux seraient à l’origine de leurs malheurs.

Dans leur vision très sombre de la société, ils se placent tout en bas de l’échelle sociale. Selon eux, leur rang inférieur explique pourquoi ils sont fatalement et systématiquement rejetés par les femmes. Tout en haut de cette échelle, se trouvent ceux qu’ils appellent les chads. Ce sont des hommes qui auraient, soit-disant, plus facilement des rapports sexuels du fait de leur physique avantageux. Certains incels croient même qu’il y a une supériorité biologique chez les hommes de la catégorie des chads. Dès lors, ils sont en concurrence avec ces chads qui représentent la catégorie des bad boys tandis que les incels se voient comme des nice guys. Cette autre théorie du nice guy (ou gentil garçon) est un mythe selon lequel ce sont toujours ceux qui se comportent mal (violence, tromperie…) qui arrivent à « obtenir » les femmes.

Il n’y a donc rien d’étonnant dans le fait que leur vision de la femme soit souvent rétrograde et surtout très stéréotypée. Les incels formulent l’idée selon laquelle toutes les femmes sont des manipulatrices qui ont l’intention de dominer voire d’exploiter les hommes les plus faibles, mais qui ne souhaitent se reproduire qu’avec les plus forts et les plus virils. Celles qu’ils désignent par le terme de « stacys » sont, pour eux, des prédatrices et une menace.

Ces hommes souffrent à l’origine d’un isolement social, d’un sentiment de rejet voire même de ce qu’on appelle une misère sexuelle. Et ils développent autour de ce sentiment tout un tas de théories. Parmi celles-ci, la théorie de la pilule noire est centrale. Les incels se disent souvent « blackpilled ». La métaphore reprend un arc narratif du film Matrix dans lequel les personnages doivent choisir entre une pilule bleue (qui mène à une existence de dominé et de suiveur grosso-modo) et une pilule rouge (qui apporte la connaissance et l’éveil sur le monde). Dans leur vision des choses, les incels pensent que ceux qui ont pris la pilule bleue ont choisi de vivre dans un monde dominé par les femmes, tandis que ceux qui prennent la pilule rouge font le choix de réaffirmer leur place en tant qu’homme et de reconquérir leur position dominante. Eux, se placent dans une troisième catégorie inventée, les « blackpilled », c’est-à-dire ceux qui sont résignés et fatalistes face à la situation. Ayant perdu tout espoir d’avoir une place qui leur convient dans la société, persuadés d’être inférieurs biologiquement, ils choisissent de se donner la mort, parfois en emportant avec eux ceux qu’ils estiment responsables de leurs malheurs. Si un incel se dit « blackpilled » c’est qu’il a perdu l’espoir de voir sa situation s’améliorer et qu’il va potentiellement passer à l’acte d’une manière ou d’une autre.

Leur vision du monde est donc très fataliste, voir même nihiliste***, mais surtout dangereuse. Vision rétrograde de la femme, idéologies suprémacistes, jusqu’aux actes violents, les forums incels sont impliqués dans la circulation d’idées conspirationnistes à propos des femmes et du féminisme qui ont conduit certains individus jusqu’au passage à l’acte.

Féminicides de masse : un détail de l’histoire ?

Ces incels, revendiqués comme tels, sont aujourd’hui passés à l’acte. Et on peut, en effet, parler de tueries de masse, d’actes terroristes ou de féminicides de masse pour qualifier leurs crimes.

En 2014, Elliot Rodger tue six personnes et en blesse quatorze à Isla Vista en Californie. Son acte était sans doute prémédité. Ce 23 mai 2014, Elliot, un ancien étudiant, commence par tuer ses trois colocataires dans leur appartement avant de se rendre devant une maison de sororité où, heureusement, personne ne lui ouvre. Dans un manifeste qu’il publie simultanément, il explique qu’il veut se venger des femmes qui l’ont toujours ignoré. Il commence à tirer dans la rue et touche trois étudiantes. Puis, il prend sa voiture et renverse des passant·e·s au hasard dans la ville avant d’être rattrapé par la police. Il finit par se suicider, au volant de cette même voiture, avant que la police n’ait pu l’attraper. Plus tard, en 2017, William Atchison tue deux personnes au Nouveau-Mexique. En 2018, Alek Minassian tue dix passant·e·s dans les rues de Toronto. La même année en Floride, Nikolas Jacob Cruz fait dix-sept morts dans son ancien lycée. Tous se revendiquent de l’héritage d’Elliot Rodger, qu’ils vénéraient comme un martyr, parfois même comme un saint.

Toujours en 2018, Scott Paul Beierle tue deux personnes à Tallahassee. En 2020, à Hanau en Allemagne Tobias Rathien fait neuf mort·e·s dans une série de fusillades. La même année, un mineur tue une femme dans un spa de Toronto et Armondo Junior Hernandez ouvre le feu sur la foule à Glendale en Arizona. L’année d’après, un certain Jack Davidson tue cinq personnes à Plymouth, en Angleterre. Tous ces hommes, bien qu’ayant agi de manière isolée, avaient un point commun : tous étaient liés à la communauté des incels qui a motivé leur passage à l’acte. Selon un article “Les Incels constituent une menace qui doit être prise au sérieux” publié par Slate en 2021, certains ont même produit des manifestes dans lesquels ils parlent d’une « Révolte Incel », où ils proposent de tuer tous les chads et les stacys, où ils parlent de retirer leurs droits et leurs libertés aux femmes ou encore de les enfermer dans des camps. Ces actes ne sont donc absolument pas isolés et sont le produit d’une idéologie solide, fondée principalement sur internet.

Du célibataire involontaire au suprémaciste masculin ; il n’y a qu’un pas

Cette volonté de remettre les femmes à leur place, cette vision essentialiste**** de la hiérarchie sociale et l’idée d’une domination naturelle de l’homme sur la femme, on les retrouve également dans les discours de l’extrême droite d’aujourd’hui. La suprématie masculine est une idéologie selon laquelle un homme est supérieur par essence. Il s’agit d’un courant de pensée qui considère que les hommes ont des droits et des privilèges de par leur essence d’homme. Comme l’affirme le chercheur québécois Francis Dupuis-Déri, dans son article Suprématie mâle : histoire d’un concept, publié en 2020 : « on [le suprémaciste] associe alors à un crime de lèse-majesté la privation de certains privilèges auxquels un homme croit avoir droit en tant qu’homme : un emploi, une conjointe, la sexualité à volonté, des espaces de non-mixité masculine, la possibilité de pénétrer tous les espaces etc.».

On peut tenter de se rassurer en se disant que les incels ne sont que des marginaux radicaux qui parlent derrière leurs écrans. Mais pourtant certains sont déjà passés à l’acte. Les fusillades et autres attentats qu’ils ont perpétré, résultats d’une philosophie nihiliste, misogyne et anti-féministe, sont révélateurs d’une manière de penser la société qui n’est pas propre aux incels et qui touche une part bien plus large de la population.

Quand par exemple Eric Zemmour, dans son ouvrage Le Premier Sexe (2006), affirme que « l’homme est un prédateur sexuel, un conquérant », ou que « dans une société traditionnelle, l’appétit sexuel des hommes va de pair avec le pouvoir ; les femmes sont le but et le butin de tout homme doué qui aspire à grimper dans la société » dans un autre ouvrage paru en 2021, il s’inscrit dans un schéma de pensée essentialiste, suprémaciste, radical et très dangereux similaire à celui théorisé par la communauté incel. Ce discours profondément anti-féministe mais surtout défendant la patriarcat ainsi que la domination générale d’une classe privilégiée d’hommes blancs et riches sur les autres, peut conduire au mieux à une société patriarcale hiérarchisée et violente, ou au pire à des tueries de masse.

Par Léa

©Dessin de Léa @lijheart

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